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Mouloud Salhi : « L’association m’a tout donné sauf l’argent mais ce que l’association m’a donné est un bien qui ne s’achète pas »

Mouloud Salhi est président de l’association Etoile Culturelle d’Akbou (Algérie). Cet entretien m’a été accordé, en juillet 2013, dans le cadre de mon travail de recherche de master sur « Les associations, lieux d’acquisition de compétences professionnelles ». En voici la retranscription :

Moi : Mouloud, ce n’est pas la première qu’on se retrouve pour une interview. Néanmoins, il reste encore des questions que l’on n’a pas abordées lors de nos entretiens en ma qualité de correspondant de presse ou lors de nos autres discussions. Grosso modo, nous allons parler des apprentissages qui se font dans les associations et voir si les compétences « associatives » peuvent être transférées dans un contexte professionnel. Tu es prêt ?

Mouloud Salhi : Allons-y, je suis prêt !

D’abord, quand avez-vous intégré l’Etoile Culturelle ?

Je l’ai intégrée en 1989 mais ce n’est qu’en 1994 que cette association a pris la forme que l’on connaît actuellement dans un climat marqué une intense activité politique s’inscrivant dans la revendication de la reconnaissance de la culture et de la langue amazighes. C’était aussi l’année du boycott scolaire auquel a appelé le Mouvement Culturel berbère.

Par ailleurs, suite à la loi libérale de 1990, nous avons revu à la hausse nos ambitions. Beaucoup de compétences ont rejoint l’association, c’est alors que nous avons décidé de revoir les statuts et toute la philosophie de l’association pour les mettre au goût du jour avec l’ouverture démocratique qu’a connue le pays à cette époque. Il fallait aussi que l’association retrouve sa place dans l’environnement amazighophone où elle est née.

Depuis sa création sous la forme actuelle, l’Etoile n’a jamais cessé de défendre les causes qui la font. Nous avons fait de l’éducation à la démocratie et à la citoyenneté une de nos priorités. Notre stratégie consistait à œuvrer pour ce changement tant souhaité grâce au travail en réseau. Nous avons d’ailleurs tout de suite intégré le Comité des associations s’occupant de la famille qui regroupe une centaine d’associations algériennes à l’époque où le pays était quotidiennement endeuillé par le terrorisme. Ce cadre a permis aux associations dites démocratiques de s’exprimer et d’exprimer les changements qu’elle souhaitait. Il avait pour objectif de renforcer les cadres de la société civile ; nous avons travaillé sur la formation sur la communication, la gestion financière de l’association, etc. Le mouvement associatif était nouveau chez nous, il fallait donc nous former pour mener à bien la mission associative.

Vos ambitions de l’époque où vous avez intégré l’association et celles d’aujourd’hui sont-elles identiques ou elles ont changé depuis ?

Nos ambitions au début étaient modestes. Les objectifs que l’on s’est fixés au tout début, nous les avons largement atteints. Après, on voulait plus. A cela s’ajoute les changements sociaux et politiques qui s’opéraient en Algérie et dans le pourtour méditerranéen, il nous fallait être au diapason de la nouvelle demande sociale. La première compétence que l’on devait acquérir (puisque c’est des compétences associatives que vous voulez parler dans votre mémoire) était celle de rester à l’écoute de la société et de s’adapter aux changements. Notre dessein n’est de subir ces changements s’ils ne conviennent aux valeurs que nous défendons mais de mener une lutte éducative pour le changement qui créera les conditions d’épanouissement des citoyens.

Plus on milite, plus on milite, c’est ça ?

Absolument ! Plus on milite, plus ça nous donne des ailes et on acquiert de nouvelles compétences et le pouvoir d’agir. Ces compétences acquises vont être utilisées dans des luttes futures. Ce sont des expériences formatives du fait qu’elles ont un impact sur nos actions futures.

A propos justement de militantisme, pensez-vous que le bénévolat est actuellement en crise ?

Le bénévolat est toujours d’actualité. Mais en raison des mutations qu’a connu le monde, on se demande si l’on doit professionnaliser les associations ou non. Ceci dit, que l’on se met à l’heure de la professionnalisation ou pas, le bénévolat existe et existera toujours. On ne peut pas nier tout de même les effets de la globalisation et des mutations sociétales que connaît notre région dans le tumulte des révolutions dites arabes. Cela a entraîné un décalage entre les aspirations des jeunes d’aujourd’hui et celles auxquelles tentent de répondre les cadres associatifs traditionnels. Au lieu de jouer les Cassandres, les spécialistes et les acteurs associatifs doit se remettre en question et prendre en considération les pensées multiples de la jeunesse d’aujourd’hui. Il faut savoir que tout changement occasionne de la souffrance, ce n’est pas du jour au lendemain que l’on intègre toutes les dimensions d’un changement. De plus, pour redonner un nouveau souffle au bénévolat, il faut au minimum offrir aux citoyens un travail stable et l’accès au logement. En outre, le bénévole ne doit pas au même temps mettre la main à la poche ! Le bénévolat est lui-même une valeur que l’on doit inculquer aux jeunes au travers du système éducatif.

Vous êtes à la fois président d’une association très active, ce qui est visiblement chronophage, père de famille et, dans votre vie professionnelle, adjoint d’éducation dans un collège. C’est tout de même beaucoup de travail, non ? Comment vous faites pour gérer votre temps ?

C’est vraiment une question difficile (rires). Si vous voulez que je vous parle un peu de ma vie personnelle, je dirais que depuis que j’étais tout petit déjà, j’ai été dans les scouts. Par la suite, le militantisme associatif ne m’a jamais quitté. Donc j’ai toujours vécu dans cet atmosphère. Je m’implique corps et âme dans l’Etoile, il n’y a pas une journée où je n’ai pas vécu l’association. Je me suis marié très tard. La question qui m’avait toujours tarabusté, c’est que je me demandais si je pouvais concilier ma vie de militant avec la future vie conjugale, déjà que c’était difficile avec ma vie professionnelle. J’ai deux enfants et j’avoue que c’est très difficile. J’ai l’impression de sacrifier ma famille et des fois même mon boulot. Même quand je rentre chez moi, j’ai du travail associatif à faire qui me prend souvent plusieurs heures. Pour moi, je suis le père et le frère de tout le monde et je me sens redevable envers tout le monde. Je dois dire aussi qu’heureusement j’ai épousé une militante qui me soutient, m’épaule dans ce que je fais et je comprends que ce n’est pas du tout évident pour une femme.

Les apprentissages que vous acquérez dans le cadre associatif vous servent-ils dans votre vie professionnelle ?

Ma vie professionnelle, c’est aussi l’association et je ne peux la voir que sous cet angle. Je dois dire que si j’ai un iota de compétences, je l’ai acquis grâce à l’association. Je te raconte une anecdote : lors d’une conférence que j’ai animée à Béjaia, un intervenant m’a dit : on t’a toujours connu dans le mouvement associatif, mais qu’est-ce que tu gagnes dans tout ça ? Je lui ai répondu : l’association m’a tout donné sauf l’argent mais ce que l’association m’a donné est un bien précieux qu’on ne peut acheter avec de l’argent. A titre d’exemple, pour une personne quelconque, voyager peut coûter une fortune. Moi je peux faire le tour du monde sans aucun sou. Dans n’importe quel pays où j’atterris, il y a quelqu’un pour me prendre en charge, j’ai quelqu’un avec qui je partage des valeurs, j’ai une famille dans tous les coins et les recoins du monde et c’est ça ma richesse, c’est dans ce tissage humain qu’elle réside.

Eh bien, moi aussi, je vous pose la même question pour vous importuner : qu’est-ce que vous avez gagné dans l’association… mais en termes d’apprentissage et de compétences ?

(rires) J’ai d’abord appris la vie ! Et c’est dans la vie que j’apprends parce que la vie est faite de vraies expériences, d’erreurs formatives, etc. Outre cet apprentissage par et dans la pratique associative, j’ai participé à des dizaines de formations au niveau local, nationale et international.

J’ai vécu des moments formatifs intenses à travers les programmes EuroMed-Jeunesse, là où j’étais formateur des formateurs, ensuite démultiplicateur de ces programmes. Cela a été une opportunité pour conceptualiser notre pratique, rendre compte des compétences que l’on acquiert, etc. Il y donc des compétences par le biais de l’autoformation et de la formation dans le groupe, celles que génère l’apprentissage par l’expérience et celles que l’on a développées à travers des formations organisées dans le cadre du programme EuroMed et celles organisées par la Fondation Anna Lind, le Programme Franco-Algérien Concerté Pluri acteurs, etc.

Lorsque vous rencontrez, dans le cadre associatif, une difficulté et que vous vous sentez dépourvu de compétences nécessaires pour la résoudre, que faites-vous ?

Je fais partie d’une association, je ne fais jamais face aux problèmes seul. Ensemble, nous avons une approche collective et concertée dans la résolution des problèmes, qui dépasse même le cadre de notre association. Quand cela est nécessaire, nous faisons appel à des compétences même en dehors de l’association. Quand je ne sais pas quelque chose, je me fais un plaisir de demander aux autres d’éclairer ma lanterne. La pratique démocratique, c’est aussi ça.

Dans l’association, on travaille sur la santé, je ne suis pas médecin ; on travaille sur l’écologie, je ne suis un spécialiste de l’écologie ; on fait dans la formation, je ne suis pédagogue ; etc. On doit donc faire appel aux spécialistes mais sans rester spectateurs du savoir que ces personnes-ressources nous fournissent gracieusement parce que nous devons agir par la suite. C’est ainsi que l’on apprend et que l’on devient petit à petit polyvalent. En plus de cela, nous cherchons aussi le savoir dont nous avons besoin dans les livres, sur internet, etc. C’est la raison pour laquelle, l’association s’est dotée d’une bibliothèque assez riche et d’une connexion internet.

Est-ce que ça t’arrive de renoncer à une activité en raison d’un manque de compétences dans l’association ?

Jamais ! (rire) On ne laisse jamais tomber quand on est militant ! Quand on est un groupe, quelque soit la nature d’une difficulté, on peut toujours la surmonter.

Tout à l’heure, vous avez parlé de la professionnalisation des associations. Pensez-vous que les compétences acquises dans le cadre de l’engagement bénévole peuvent réutilisées dans un cadre professionnel ?

Les entreprises économiques ont bien sûr tout à gagner dans la mobilisation des compétences acquises dans les associations. Par exemple, sur le plan de la communication, l’association développe une communication sociale et une communication très diversifiée, ce qui peut bien servir le marketing. Nous avons aussi cette approche de plaidoyer, d’exhortation, et nous travaillons avec plusieurs institutions et structures diverses.

Actuellement, plusieurs entreprises dites citoyennes s’appuient sur nos diverses compétences pour mener à bien certains de leurs projets. Le militant a affaire à une diversité de créneaux d’interventions. Il a une connaissance peut-être évasée, parfois même pointue, dans un certain nombre de domaines. Et là-dessus, il y a beaucoup à faire et à refaire dans le cadre du partenariat associatif avec le secteur économique et les pouvoirs publics.

Quant à la réutilisation par les entreprises des compétences « associatives », je vous informe que bon nombre de nos militants ont été recrutés par des entreprises conscientes de l’importance pour leur rentabilité des compétences que l’association développe. Parfois, on regrette un peu cette situation qui forme quelqu’un et puis l’entreprise vient le prendre comme ça. Certains d’entre eux reviennent au moins dans l’association en tant que bénévoles sur leur temps libre. Mais là non plus l’entreprise ne le fait pas pour rien.

Vos parents ont-ils été ou sont-ils engagés ?

Je suis issu d’un famille modeste. Mes parents sont effet engagés. Ma mère est une femme instruite et engagées au niveau des idées. Elle me soutient dans ce que je fais. Je dirais que je lui dois qui je suis aujourd’hui. Mon père, je ne l’ai pas bien connu durant mon enfance puisqu’il était immigré en France. Il était militant politique. On vivait dans un quartier qu’on appelait Dar Esbitar[1] parce qu’il y avait une dizaine de famille qui y habitait. Ma mère y était un peu Mère Theresa tant elle apportait son aide à tout ceux qui étaient dabs le besoin. Elle écrivait des lettres à tout le monde, lisait et expliquait les ordonnances, soignait, etc. Tous les enfants l’aimaient. C’est une femme très engagée dans le travail social. Ma mère non seulement elle me soutient dans ce que je fais mais elle est même presque la secrétaire de l’association ! Je vis chez mes parents et les invités de l’association sont souvent nourris et logés chez moi.

Comment vous faites pour trouver des financements ?

C’était au début très difficile de trouver les financements vu la densité des activités que l’on réalise. Avant l’administration prenait un tant soit peu en charge nos activités mais par la suite on s’est dit que le fait d’avoir des projets ambitieux, il nous fallait un plan stratégique ambitieux et ce, même en termes de financements. On avait commencé par la création d’un festival musical, c’est à travers ce projet qu’on commencé à générer les financements à travers le sponsoring. Nous avons développé une démarche qui mobilise les pouvoirs publics, les entreprises mais aussi le monde de la presse qui nous aide à visibiliser nos activités. Tous nos financements se créent à base de projets mobilisant plusieurs acteurs (les fondations méditerranéennes ou européennes, la commission européenne, les programmes jeunesse euromed, etc.)

Un rêve d’enfance ?

Un rêve d’enfance……………….. un rêve d’enfance, c’est ça ? …………… c’est une question très difficile. Je n’ai pas eu un rêve d’enfance spécifique, ni de réussite sociale, mon rêve a toujours été d’être au service de l’autre et je pense que je l’exauce, je le vis et je suis très bien dans ma peau.

En Algérie, les apprentissages non formels et informels ne sont pas reconnus, qu’est-ce que vous en pensez ?

Ce qu’on apprend dans le non formel et l’informel est beaucoup plus important que ce qu’on apprend dans le cadre formel. Je suis complètement frustré. La compétence, c’est ce que tu peux réellement produire avec ce que tu sais, ce n’est le diplôme. En termes de compétences, un militant associatif est capable de rivaliser avec n’importe quel directeur d’une entreprise et que malheureusement il n’a pas accès parce qu’il n’a pas les diplômes requis, c’est ça ce qui fait mal. Je connais beaucoup de militants associatifs qui ont des compétences pointues dans bien des domaines mais qui n’ont pas accès aux fonctions qu’ils méritent pour la bonne et simple raison et qu’il n’ont pas le diplôme qui permet l’accès à ces fonctions et ça c’est injuste !

Un mot pour terminer ?

Un pays qui se respecte est un pays qui a de la considération pour sa société civile et aux compétences développées dans des organisations extra-étatiques.

Merci beaucoup

C’est moi qui te remercie !

Propos recueillis par Karim Kherbouche

[1] Dar Esbitar, c’est la Grande maison, titre d’un roman du grand écrivain algérien d’expérience française. Ce roman s’est popularisé grâce à sa superbe adaptation au cinéma en plusieurs épisodes.

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