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Diriger, manager avec la pédagogie

Guy Lebé, Psychosociologue, conseiller en formation continue, académie de Rennes

Quand il faut convaincre d'une décision une grande partie de l'opinion publique ou un ensemble de salariés, les dirigeants politiques, d'entreprise ou de l'administration disent : "Il va falloir faire preuve de pédagogie".

Quand la raison ne commande plus, quand les techniques de la communication échouent, quand l'argument d'autorité ne s'impose plus, quand les chefs ne savent plus comment faire, la pédagogie serait alors l'ultime et incontournable recours pour "faire passer une idée". Manager, diriger serait donc une affaire de pédagogie.

La pédagogie, quand elle vient au secours du dirigeant, est prise dans son sens d'art d'enseigner en mobilisant des méthodes appropriées qui feront que les destinataires auront "bien compris" et feront leurs les propos émis. Ce qu'oublient (ou ne savent pas) les dirigeants, c'est que la pédagogie est "une activité déployée par une personne pour développer des apprentissages précis chez autrui"1. Or, ce que vise le dirigeant n'est pas un apprentissage mais le fait d'accepter une information, un fait, une réalité. À quel type de pédagogie se réfère-t-il alors ? Pédagogie de la maîtrise, différenciée, par objectif, du projet, fonctionnelle, institutionnelle, alternative, de la réussite, du contrat, cybernétique, socialiste, humaniste ?2 Il s'agit en fait de pédagogie traditionnelle définie comme "l'art de transmettre les savoirs qui se caractérise par un ensemble de traits : rôle central accordé au maître, relation à l'élève impersonnelle ; le savoir est premier mais aussi coupé de la vie ; le modèle est normatif (sens du savoir), bureaucratique (exigence de la société) et charismatique (modèle du maître exemplaire)"3. Cette pédagogie qui faisait dire à Tolstoï : "l'école est faite pour qu'il soit plus facile au maître d'enseigner qu'à l'élève d'apprendre". Le dirigeant souhaiterait-il qu'il lui soit plus facile de diriger qu'au salarié, au citoyen, d'exercer son regard critique, de manifester une opinion autonome, de penser son action ?

Quand le manager, le dirigeant doit "faire de la pédagogie", il considère deux choses. La première est que lui connaît la vérité, il sait, il a compris ce que les autres n'ont pas encore compris et qu'il faut leur faire admettre. Comme si lui savait que la Terre tourne autour du Soleil alors que le vulgaire voit le soleil se lever à l'Est et toute la journée tourner au-dessus de sa tête. La seconde est qu'il se pose dans un rapport de hiérarchie dans le savoir et la compréhension, ignorant que l'autre, le vulgaire, a des représentations du monde, des conceptions. Aussi, le dirigeant pédagogue ferait-il bien de se souvenir qu'à l'origine, le pédagogue est l'esclave qui conduit à l'école les jeunes garçons (Littré) et d'étudier la pédagogie qui couvre "un ensemble de théories éducatives se référant, plus ou moins explicitement, à une axiologie, à une idée de l'homme et de la société en général".4

Cela dit, prenons au mot la chose, et prenons aussi le risque de l'analogie : les citoyens, les salariés ne sont pas des enfants ; convaincre n'est pas une affaire d'éducation. Admettons, le temps d'un article, que le dirigeant peut fonder son art de la direction sur celui du pédagogue et que les principes de la pédagogie peuvent s'appliquer immédiatement à ceux du management. Référons-nous alors à un ouvrage où un pédagogue s'adresse à d'autres pédagogues et leur propose sinon des conseils, du moins ses propres principes ou réflexions. En l'occurrence, Fernand Deligny qui, en 1945, publiait Graine de crapule. Supposons qu'il s'adresse aux chefs d'établissement, en leur donnant des conseils...

"Repousse ceux qui viennent s'offrir : ne va pas chercher ceux qui s'éloignent de toi et compte ceux qui restent. S'il n'y en a qu'un, commence avec celui-là."

"Ils connaissent toutes les méthodes de séduction, de la main sur l'épaule au coup de pied quelque part en passant par le sermon à voix contenue, les yeux dans les yeux. Pour l'effet que ça leur fait, essaie autre chose."

"Un incident... Une façon de l'éviter. Mille façons de l'excuser."

"Si tu joues au policier, ils joueront aux bandits. Si tu joues au bon dieu, ils joueront aux diables. Si tu joues au geôlier, ils joueront aux prisonniers. Si tu es toi-même, ils seront bien embêtés."

"Tu leur proposes des jeux de ta jeunesse et ils n'ont pas l'air de comprendre qu'ils sont plus attrayants que d'autres."

"Avant de t'indigner, rappelle-toi de quoi tu étais capable lorsque tu avais leur âge."

"Lorsque tout marche bien, il est grand temps d'entreprendre autre chose."

"S'ils bâillent à grande bouche en t'écoutant raconter une histoire, prends ça, si tu le peux, pour une marque de confiance."

"Lorsqu'on te parlera de ton dévouement, j'espère que tu seras bien étonné. Où alors, change de métier."

"À celui qui pleure trop souvent, fais laver la salle. Si tu as pitié, change de métier."

"Construire un château fort. Travail d'esclave ou jeu merveilleux. Tout est dans la manière."

"Trop se pencher sur eux, c'est la meilleure position pour recevoir un coup de pied au derrière."

"N'essaie surtout pas de savoir ce qu'ils disent de toi entre eux. Ont-ils envie de se mettre en route quand ils te voient arriver ? Voilà ton travail."

"Que ta sympathie pour ceux-là qui te ressemblent, parmi eux, ne t'empêche pas de comprendre les autres."

"Certains qui font ce métier, le nôtre, croient en Dieu ; d'autres ont foi dans les hommes."

Chacun peut se convaincre que finalement "ça marche". Laissons cependant le dernier mot à Fernand Deligny : "Deux mondes il y a. Celui des formules, formulettes, charades et paraboles et celui de ce qui se passe à tous moments ici-bas pour qui veut aider les autres." Supposons que nous soyons en situation d'évaluer des dirigeants en formation ou bien de les recruter dans un concours. Voici deux sujets pouvant être proposés.

Sujet n° 1 : Selon vous, comment cette remarque d'Émile Durkheim (1858-1917) peut-elle aider le manager à penser son action ? "Il est paradoxal de constater que les enseignants qui sont des démocrates dans leur vie privée sont de véritables monarques dans leur vie professionnelle : ils fabriquent des sujets et non des citoyens."

Sujet n° 2 : À partir de Propos sur l'éducation d'Alain ou des Poèmes pédagogiques de Makarenko ou de Pour l'école du peuple de Freinet, vous tenterez d'identifier des principes pédagogiques pouvant aider le dirigeant à élaborer ses principes de management.

(1) Françoise Raynal, Alain Rieunier, Pédagogie : dictionnaire des concepts clés, ESF, p. 263.

(2) Pour continuer cette liste, se référer au Dictionnaire actuel de l'éducation de Renald Legendre, p. 961-962 qui identifie 21 qualificatifs de la pédagogie.

(3) Francis Danvers, 500 mots clés pour l'éducation et la formation tout au long de la vie, Septentrion, p. 430.

(4) Ibid., p. 425.

Source: Education & management, n°30, page 8 (12/2005)

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