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Dossier Laïcité/5-L’islamisme politique et le spectre du néocolonialisme

L’une des difficultés majeures auxquelles les pays musulmans sont confrontés est celle de la place de la religion dans le paysage politique et scolaire. Sachant que les Etats de ces derniers ne sont indépendants que vers la moitié du siècle dernier, ils sont dans l’incapacité de penser la politique et l’école librement, c'est-à-dire sans faire intervenir le sentiment nationaliste et son corollaire l’anticolonialisme. De plus, la religion a constitué un instrument de mobilisation des masses qui a prouvé son efficacité durant les guerres de libération et c’est donc l’une des principales composantes identitaires que les peuples en lutte pour leur indépendance cherchent à réhabiliter. D’ailleurs, le spectre du néocolonialisme a toujours été mis en avant par les dirigeants illégitimes de ces pays pour rester au pouvoir. Ces despotes populistes, corrompus et corrupteurs utilisent la religion comme l’« opium des peuples » -pour reprendre une expression chère à Karl Marx- afin de berner les populations et ils sont responsables de la naissance de l’extrémisme religieux. Dans des pays du Maghreb, pour ne citer que ceux-là, si les islamistes arrivent au pouvoir, ils n’auront pas grand-chose à « réformer » puisque les Etats déjà en place sont suffisamment islamisés sur le plan de la législation. L’islam est religion d’Etat dans la constitution, les autres religions ne sont sur le terrain pas tolérées. Au moment où des terroristes ayant commis des carnages au nom de l’islam sont amnistiés par le chef de l’Etat algérien, des non musulmans d’Algérie subissent toutes sortes de brimades et d’humiliation.

A ma connaissance, l’expérience française en matière de laïcisation est à méditer. Si on a commencé à laïciser l’école (1882) avant de proclamer la neutralité de la république française (1905), c’est parce que les initiateurs de ce projet dont le chef de file est Jules Ferry ont compris que les changements politiques passent par l’école.

A mon avis, ce n’est pas la laïcité qui ne convient pas aux pays musulmans mais c’est la manière mitigée dont on met ses principes en application. En fait, la séparation du religieux du politique a été une pratique ancestrale dans les villages et tribus du Maghreb, pour ne citer que cette région où l’islam est fortement implanté. L’imam s’occupait de la spiritualité et ne se mêlait jamais des affaires de la tribu ou du village qui relève de la responsabilité de la Djemaa où siègent les notables. Les zaouïas en font de même. En Algérie, les zaouïas, ces centres d’enseignement du Coran, du hadith et des bases de la religion (s’inspirant de l’islam sunnite, de rite malékite) ont toujours résisté aux tentatives de récupération politicienne. Mais, à l’indépendance, celles qui refusèrent de collaborer avec les despotes au pouvoir furent tout bonnement éliminées. Il n’y resta alors que des confréries religieuses qui, bénéficiant de juteuses subventions de l’Etat, apportent un soutien aveugle au pouvoir. A chaque fête religieuse, le président et l’ensemble des apparatchiks du régime sont montrés à la télé de l’Etat en train de faire la prière dans une des mosquées d’Alger entourés des Cheikhs de zaouïas jouissant d’un charisme auprès des fidèles. Ces savants musulmans participent ainsi au subterfuge en contrepartie de quelques modiques dinars ! Notre histoire récente retient le soutien honteux de l’UNZA (Union nationale des zaouïas algérienne) au candidat Abdelaziz Bouteflika lors des dernières présidentielles. Cependant, bien que des zaouïas s’immiscent publiquement dans le politique, il faut reconnaître qu’elles prônent un islam de tolérance et d’ouverture. Les maintes tentatives de récupération de ces confréries religieuses par les islamistes ont toutes échoué.

En Turquie, malgré une majorité parlementaire de l’AKP (parti islamo-conservateur), la laïcité demeure en vigueur depuis la Constitution de 1924 et les réformes d'Atatürk. « La laïcité turque signifie la relégation de la religion dans la sphère privée et son absence complète dans la vie publique. Ainsi, et la question s'est posée à plusieurs reprises sous ce gouvernement, les femmes de ministres qui porteraient le voile ne peuvent assister à aucune cérémonie officielle »[1]. La question du port du voile a été le point de friction entre l’AKP et les pro-laïques turcs, qui comprennent les forces armées turques et les nationalistes. Le monde retient la forte mobilisation des pro-laïques lors des manifestations d’avril 2007 à Ankara et Istanbul. La marche historique d’Ankara, le 14 avril 2007, seulement deux jours avant le début du processus de l'élection présidentielle, a été provoquée par la possible candidature à la présidence du Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan, membre de l'AKP.

La laïcité d’Atatürk allait bien jusqu’au jour où l’on décida d’agréer un parti d’obédience religieuse pour, croyait-on, contenir l’intégrisme et démystifier ses victimes. C’est là que réside justement la faille du régime laïc qui est, par essence, neutre et indépendant de l’institution religieuse. A mon humble avis, la réversibilité de la laïcité iranienne est aussi due essentiellement à une mise en œuvre mitigée des règles régissant l’Etat laïc. En effet, la tentative des apôtres de la laïcité de mettre en place ce régime en faisant des concessions à la religion n’a fait que préparer le pays à l’après-laïcité et faciliter la tâche aux intégristes qui ont pris le pouvoir de force en 1979 pour islamiser l’école et donner une place de prestige à la langue arabe dont l’enseignement, sous le régime laïque, était presqu’inexistant.

Soulignons qu’en Algérie, les faits prouvent qu’il n’y a pas de réelle demande sociale d’un enseignement religieux ni de celui de la langue arabe non plus. La preuve, depuis la reconnaissance officielle des écoles privées, vers la fin des années 1990, celles-ci ont, dans leur grande écrasante majorité, opté pour un enseignement « implicitement » laïque et en langue française. Sachant que ces écoles privées sont d’abord des établissements commerciaux à caractère éducatif, elles n’ont fait que répondre à une demande de la société. D’où leur étonnant succès.

Naturellement, face à cet engouement des Algériens pour les écoles privées, le pouvoir n’est pas resté de marbre. D’abord, il subordonne l’aide de l’Etat à l’application des programmes scolaires nationaux et à l’enseignement de l'arabe. D’après des sources officielles, pas moins de 90% des écoles privées ne travaillaient pas avec les programmes officiels malgré la pression du pouvoir central. Les dirigeants passent alors à la vitesse supérieure en décidant de la fermeture, en 2008, de centaines d’écoles qui ont refusé de se soumettre à un chantage qui ne dit pas son nom. Ceci est symptomatique de l’énorme écart qu’il y a entre la société et ses dirigeants sur une question aussi cruciale que l’éducation.

Karim Kherbouche

[1] Wikipédia, Laïcité en Turquie.

Tag(s) : #Philosophie

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