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Caroline Fourest : Il n'y a pas d'égalité dans un pays qui n'est pas laïque

Essayiste, réalisatrice, Caroline Fourest a travaillé six ans à "Charlie Hebdo" où elle a vécu le procès des caricatures en 2006. Cette intellectuelle féministe qui n’a jamais cessé de défendre la laïcité revient dans son dernier essai, "Eloge du blasphème" sur l’importance de notre exception culturelle : la France doit plus que jamais être le fer de lance de la liberté d’expression, et du droit au blasphème dans un monde où les esprits libres sont de plus en plus censurés.

Marie Claire : Vous connaissez bien "Charlie Hebdo" pour y avoir travaillé…

Caroline Fourest : J’ai connu "Charlie" il y a longtemps, ma compagne Fiammeta Venner y travaillait déjà en 1997. On y allait souvent ensemble. C'était une rédaction extrêmement masculine, on faisait des vannes aux dessinateurs (qui le prenaient plutôt bien) sur leurs dessins quand ils étaient un peu limite sur les femmes. Puis on a décidé de claquer la porte après une chronique de Siné absolument immonde sur l'Europride, à Paris. Nous sommes revenues à la rédaction en 2004 pour faire des enquêtes sur l'extrême droite et sur les islamistes. Quand l'affaire des caricatures a éclaté, en 2006, j'ai écrit le papier. Avec Philippe Val, Cabu et les autres dessinateurs, nous sommes tombés d’accord sur la une "très Charlie", avec un Mahomet débordé par les intégristes disant : "C'est dur d'être aimé par des cons". Cela a été la tempête, il a fallu donner des interviews à la presse mondiale, répondre à tous les malentendus, à toutes les accusations, témoigner au procès. Je suis restée à "Charlie" pendant six ans. Des années de journalisme intenses et inoubliables. Je suis donc assez bien placée pour connaître le contexte et l'intention des rares couvertures avec Mahomet. Depuis toujours, "Charlie" se moquait des intégristes chrétiens. Alors entendre des gens nous expliquer que "Charlie Hebdo" est un journal obsédé par l'islam paraît invraisemblable.

Votre livre rappelle ce qu'est le blasphème, comment il fait partie de notre culture française. Certains l'ont un peu oublié.

On vit dans une société qui s’américanise et qui commence à placer toute idée religieuse au-dessus des autres. Une époque qui a perdu son esprit critique, la base du métier de journaliste, qui consiste à toujours restituer le contexte pour comprendre l'intention. Ces dessins ne peuvent se comprendre sans le contexte : ils étaient une réponse à ceux qui utilisent le symbole de Mahomet pour menacer des dessinateurs, des femmes, des minorités sexuelles, les juifs, les musulmans qui ne sont pas extrémistes. C'est ça l'esprit de "Charlie". Aux Etats-Unis, certains jeunes pensent que défendre le droit de rire de toutes les religions, et surtout du fanatisme religieux, est raciste. Une telle confusion me donne envie de pleurer.

Le deuxième réflexe est d'expliquer qu’en France, on a construit, voire, arraché notre démocratie laïque à l'Eglise catholique grâce aux dessins satiriques. "Charlie Hebdo" s'inscrit dans cette tradition. Pendant des siècles, des dessinateurs ont utilisé la figure de Jésus pour se payer la tête des curés pédophiles, de l'Eglise qui s'accapare l'argent, qui ne respecte pas la loi de 1905 (qui sépare l'Eglise et l'Etat). Quand "Charlie", après des siècles de satire contre l'intégrisme chrétien, met Mahomet en une, c'est un acte d'égalité. Et, chez "Charlie Hebdo", on a toujours eu conscience du risque de confusion. J'ai le souvenir de Wolinski disant : "Moi, je veux faire un Mahomet souriant, bonhomme." Dans ce numéro, on avait donc dessiné un Mahomet riant aux caricatures du journal danois. On s'est dit : "Si les fous sont capables de l’instrumentaliser pour appeler au pire, nous devons être capables de montrer que le Mahomet que nous aimons a le sens de l'humour."

La laïcité est une exception française. Certains disent que si nous sommes les seuls à la défendre dans le monde, c'est peut être à tort.

On vit dans un monde inouï où l'envers est à l'endroit et l'endroit à l'envers ! Il ne faut pas rire d'Al Qaïda ou de Daech, ce serait humilier les musulmans et les faibles. Comme si ces derniers avaient quelque chose à voir avec eux, c’est très "limite" comme vision du monde Et de l'autre côté, on nous dit qu'il ne faut pas défendre la laïcité et le droit au blasphème parce que nous sommes minoritaires. Tout est faux dans ces glissements. C'est bien parce que nous sommes minoritaires qu'il faut nous battre pour faire comprendre notre culture minoritaire à l'échelle du monde. Le problème n’est pas le terrorisme : les terroristes détestent le monde entier et le monde entier finira bien à mettre un terme à cette horreur. Mais si pendant cette guerre, on renonce à tout ce qui fait notre culture démocratique où croyants et non-croyants peuvent vivre ensemble, là on aura vraiment tout perdu !

Tous les pays qui ont une loi contre le blasphème, comme le Pakistan, sont des pays où les minorités religieuses sont persécutées : la loi vise les libres-penseurs, les athées et toute personne qui a une foi contraire à la religion majoritaire. Le droit au blasphème protège tout le monde, il faut que tout le monde le protège. Croyant ou non croyant. Moi-même, je blasphème peu, voire jamais, mais je me battrai pour que les blasphémateurs aient le droit de rire et de moquer le religieux sans se faire tuer. Parce qu'avec les terroristes, qu'on blasphème ou pas, qu'on rie ou pas avec Mahomet, on est menacé dès lors qu'on est juif, musulman laïque, homosexuel ou femme.

Il faut que les femmes sachent que le blasphème et la laïcité les protègent.

C'est évident. Ceux qui essaient de nous faire croire qu'on peut être féministe en se battant uniquement sur le pouvoir d'achat et les crèches n'ont rien compris. Aujourd'hui, il n'y a pas d'égalité dans un pays qui n'est pas laïque. La laïcité protège le religieux du politique et le politique du religieux. C'est le seul système qui garantisse l'égalité réelle entre les citoyens et donc entre les hommes et les femmes. Toutes les religions du monde sont influencées par la domination masculine. Aujourd'hui, on assiste à la montée de tous les intégrismes : face à la menace de l'intégrisme musulman, les machistes chrétiens se réveillent et en profitent pour dire que la solution serait peut-être d'en revenir à une bonne vieille virilité chrétienne. Au bout du compte les femmes sont toujours perdantes.

On encense les femmes courageuses qui à travers le monde résistent aux intégristes, et ici, on est parfois lâche face à ceux qui veulent imposer le voile aux femmes.

Nous vivons dans un drôle de monde où des gens sont incapables de penser au-delà de l'Hexagone. Le combat féministe que je vis est en solidarité avec des femmes et des hommes du monde entier qui partagent les mêmes valeurs et affrontent les mêmes adversaires. Un combat universel.

"Eloge du blasphème", éditions Grasset, 17 euros.

Par Catherine DurandSOURCE:marieclair.fr

Tag(s) : #Philosophie

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