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Le village apparaissait tel un amas de pierre posé au beau milieu d’une immense clairière couverte de verdure, entourée d’un massif forestier et d’une chaîne montagneuse qui semblait s’accrocher au ciel bleu azuré. Tout autour, les vergers étaient légion.

Chaque jour, une jeune fille au visage aux traits délicats et à la démarche voluptueuse descendait le sentier serpentant à travers de gigantesques pins pour atteindre la rivière située en bas. Elle marchait comme à son accoutumée en chantant une douce mélopée. Sa belle voix conjuguée à la chaleur des rayons du soleil réchauffant les cœurs et les corps, le ruissellement des eaux et le murmure joyeux des habitants du village donnaient envie de croquer la vie à belles dents !

Il régnait dans cette tribu une ambiance bon enfant toute particulière. Leur principal atout, la nature. Les activités en pleine campagne restaient ainsi les principales de ce peuple autochtone. Les adultes s’adonnaient aux promenades dans les bois et les champs pour cueillir les fruits que leur offrait gracieusement la nature sauvage et chasser les animaux les plus redoutables comme les lions et les tigres abondant dans la région. Les enfants jouaient à longueur de journée à leur jeu favori : la chasse aux papillons. Les soirées y étaient réservées à la fête en groupe.

Dans ce pays au cocktail de parfums exquis de bois humecté et de flore locale, le climat y était sympathique, le soleil était pendant une bonne partie de l’année au rendez-vous. 

Les femmes faisaient partie intégrante du groupe. Elles participai ent à toutes les activités, même celles qui nécessitaient beaucoup d’effort physique. Et elles demeuraient naturellement belles. La beauté était à chaque coin de rue. Le secret de leur beauté : l’amour de la campagne. Leur jeunesse et leur beauté étaient presque éternelle.

Une fois à la rivière, la jolie môme se mit toute nue, jeta nonchalamment ses vêtements en soie chatoyante sur l’herbe fleurie des rivages avant de se jeter dans l’eau aux reflets d’argent. Elle se baignait en toute quiétude en se sachant protégée par les anges gardiens de son pays natal. Son amour pour la nage qu’elle pratiquait au quotidien fit de son corps la perfection physique même. Ceci se conjugue à sa taille fine, sa poitrine blanche comme le marbre, ses pommettes sont de lis et de roses, ses yeux sont des pierres précieuses, des astres ; ses dents sont perles, ses lèvres corail, ses cheveux sont des rayons de soleil.

Comme de coutume, la belle demoiselle nageait en effectuant dans l’eau avec panache et délicatesse d’admirables mouvements. A son insu, cette scène magique aux yeux des amoureux de la nature et de la sublime beauté féminine, se déroulait sous le regard d’un être supraterrestre qui était Anzar, le Maître de la pluie. Son amour pour la jeune femme allait crescendo jour après jour. Elle devint son soleil, sa seule nourriture, sa vie même. Chaque jour, il était là dans les cieux à contempler le joli corps de la jeune femme.

Outre la nage, la jeune fille avait une autre passion : la musique. Son plus grand plaisir est de jouer de la flûte tout en contemplant le troupeau de moutons et de boucs, cadeau précieux de son cher et tendre père mort dévoré par les animaux sauvages.

Ce jour-là, elle avait nagé plus que d’habitude. Elle se reposa en flottant sur l’eau tel un nénuphar. Soudain, un immense éclair zébra le ciel et produit une explosion assourdissante, suivie de torrents de pluie. Quelques temps plus tard, le c alme revint et elle vit un beau jeune homme s’amener vers elle. Elle le reconnut vite, c’était Anzar, le Maître de la pluie, car il correspondait avec exactitude au Roi des eaux que sa mère lui décrivait quand elle était enfant. Il s’approcha d’elle, ivre d’amour, mais n’osa pas prononcer mot de timidité et de crainte d’essuyer un refus. Effrayée, la jeune fille prit la fuite en courant telle une dératée.

La nouvelle se propagea promptement telle une traînée de poudre dans tout le village. C’était la ruée sur la demeure de la belle nageuse pour en savoir plus sur le Roi Anzar que très peu de gens avaient eu le privilège de voir en cher et en os. Le personnage intéressait notamment les jeunes filles, c’était pour elles l’homme d e leur rêve. 
L’image du jeune Roi des eaux ne quittait plus la belle jeune fille. Son cœur ne battait que pour lui, mais elle n’eut pas assez d’audace pour le lui signifier clairement. Les jours qui suivirent, elle continua de fuir celui qui eut désormais conquis son cœur.

Touché dans son amour propre de Roi de la denrée la plus précieuse qui est l’eau, Anzar devint taciturne et renfermé sur lui-même. Son amour charnel, presque désespéré, pour la jeune blonde s’exacerbait jour après jour. Un sentiment intense, si douloureusement doux et amer, assimilable à la mort, la mort de la raison, la mort de l’égoïsme, de la solitude et c’est parce que cet amour n’était pas partagé, la mort même de l’esprit humain. Anzar se vit soudainement transformé en un monstre dévoré par l’envie terrible de se venger du monde entier. La belle Venus, déesse de la beauté, pleine d’amour, de désirs et de passions, devint à ses yeux Venus la cruelle.

Un jour, il décida alors de mettre un terme à sa longue attente. Alors qu’elle se baignait comme de coutume, il descendit du ciel, s’approcha d’elle et lui dit en vers : 

- Tel l’éclair, j’ai fendu l’immensité du ciel,

O toi, Etoile plus brillante que les autres,

Donne-moi donc le trésor qui est tien

Sinon je te priverai de cette eau.

La belle nageuse répondit sur la même rime :

- Je t’en supplie, Maître des eaux,

Au front couronné de corail,

(Je sais que ) nous sommes faits l’un pour l’autre

Mais je redoute le "qu’en dira-t-on (*)

Ces propos apparentés à une fin de non recevoir provoquèrent le courroux du Maître de la pluie fécondante qui tourna brusquement la bague magique qu’il portait au doigt : la rivière tarit et la sécheresse se propagea dans tout le pays. L’amoureux déçu s’évapora dans la nature. 
La jeune blonde pleura toutes les larmes de son corps et tomba à terre en gémissant. Elle se releva ensuite, se déshabilla et leva les bras au ciel. Et toute nue, elle cria à l’adresse du jeune Roi en vers :

O Anzar,O Anzar

O toi, floraison des prairies,

Laisse à nouveau couler la rivière,

Et viens prendre ta revanche ! »

Sitôt qu’il entendit ses mots, le Maître des eaux redescendit sur terre toujours sous la forme d’un immense éclair. Il prit la jeune femme à bras-le-corps et s’envola avec elle. La rivière coula de n ouveau et la verdure enveloppa toute la terre.

Karim KHERBOUCHE

Remarque  : Cette histoire est inspirée de la légende kabyle « Tislit n Wenzar ». Les traduction des poèmes et certains expressions sont de H. Genevois.

Tag(s) : #Littérature

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