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ahcene_belarbi.jpgPoète, romancier, journaliste, vous empruntez plusieurs chemins de la création: est-ce que vous avez un genre d'écriture que vous aimez plus que les autres ?

Poète, ça dépend dans quel sens. Si c'est par ce que, comme le jugent d'aucuns, mon écriture est emprunte d'un certain fond poétique, oui! Sinon je n'ai jamais écrit de recueil de poésie proprement dite. Ceci étant, je n'exclue pas de m'y mettre un jour.
Mon genre préféré c'est l'écriture romanesque. C'est aussi le plus difficile, (c'est mon sentiment personnel), dans la mesure où l'on va souvent, pour ne pas dire toujours, vers l'inconnu : même si l'on a établi, préalablement, le plan de son livre, des retournements de situations et autres rebondissements imprévus surgissent au bout d'une pensée, d'une image qui traversent l'esprit. Alors l'inspiration vous étreint, vous met en transe. La plume s'affole, et s'empresse à modifier, ou carrément changer l'orientation - si ce n'est le fond - de la trame initiale. Dans mon cas c'est avec une émotion maladive que vis les situations que je crée. Car en les créant, je les découvre aussi. Écrire un roman est une douloureuse jouissance.
Si le journalisme est contingent à mon besoin de m'exprimer, le roman c'est l'expression de mon besoin d'écrire.  

Vous êtes maintenant depuis un moment en France, comment voyez-vous maintenant la littérature algérienne dans son ensemble ?

Vous savez, la littérature algérienne est profonde. Prétendre la cerner en un tour de phrase relèverait d'un non sens. Cependant, son ignorance au sein des masses tend à la restreindre à une portion incongrue. Pour beaucoup, le mot littérature se résume aux Féraoun, Kateb, Mammeri, Mohammed Dib, Mimouni, et à un degré moindre, Djaout et quelques autres. Les Amrouche, Ouary et autre Farès (pour ne citer que ceux-là) sont encore moins connus dans leur pays, car les programmes scolaires et les médiats les marginalisent. Seules certaines associations culturelles travaillent pour leur pérennité. Est-ce suffisant pour divulguer et faire connaître leurs idées, leurs pensées? Non, bien sûr. Dans un pays qui se respecte, ces gens de lettres devaient être des classiques, et donc des références incontournables dans le domaine littéraire.  
J'essaye de suivre un peu ce qui se produit de nouveau, dans ce domaine, à travers les médiats. Quelques fois j'arrive à me faire parvenir certains livres que je lis avec plaisir. Je lis surtout les nouveaux auteurs. Certaines émissions littéraires de la TV algérienne tournent sur le modèle de la gouvernance en Algérie: ce sont toujours les même écrivains qui se relayent sur les plateaux. Les jeunes générations sont moins publiées, et rarement présentées. Pourquoi? Tout simplement parce qu'elles ne rentrent pas dans le moule de l'idéologie régnante. Hugo disait: " On entre donc plus profondément encore dans l'âme des peuples et dans l'histoire intérieure des sociétés humaines par le vie littéraire que par la vie politique."  C'est sans commentaire. La littérature a besoin de lieux de vie pour exister, s'affermir. En Algérie, les espaces d'échanges, de rencontres, ou tout simplement de divulgation manquent. Sans parler de l'inexistence d'association d'écrivains, et l'institution des prix littéraires qui joueraient un rôle important dans la production d'œuvres de qualité. Conclusion: l'éclosion d'une littérature authentiquement créée, qui trouverait sa libre expression dans les librairies et les médiats, et son plein épanouissement au sein des masses, ce n'est pas pour demain.  

Est-ce que le recul, par rapport au pays d'origine, que permet l'exil est productif dans le domaine de l'écriture ?

Il me semble que de tous les temps, les gens qui écrivent ont toujours été prolifiques sur un sol d'exil.  Dans certains cas, l'exil fait même naître la passion d'écrire, qui sommeille chez pas mal de personnes, pour pallier la solitude, matérialiser la nostalgie, revivre du bout de la plume un vécu dont ils ne peuvent se détacher. Cependant, relativement, je pense qu'un écrivain, même s'il vit dans son pays, au fond de lui-même, il ressent un certain exil. Un exil intérieur, moral, qui peut se définir  par  une disposition d'âme, tels  le mal être, la mélancolie (qui sont par ailleurs sources de création) qui le confinent à la marginalisation. Car pour écrire, il a besoin de se soustraire à la normalité sociale, où tout est machinal, contingenté.  En exil, l'écrivain est, pour ainsi dire, tout le temps dans son  monde, oscillant entre rêves et déchirements.    

Quels sont les romans que vous aimez relire ?

Je relis avec un plaisir renouvelé les écrivains algériens, pour un besoin évident de ressourcement et de rapprochement avec le pays. Les classiques français du XVIIIè siècle à nos jours, allemands (Goethe), russes ( Tolstoi, Gorki, Tourgueniev...). D'autres écrivains, comme Italo Calvino, qui est très intéressant sur deux points, à savoir, l'originalité et la fécondité de son imagination, et la force expressive de son style unique. A l'instar de Marquez ou Steinbeck, il possède un idiolecte qui force le lecteur-écrivain, non pas à l'imiter, mais à toujours travailler son propre style. C'est le genre d'écrivains qui, avec leur souci d'une précision simplifiée,  atteignent à la perfection.

Est-ce que la littérature peut avoir un pouvoir dans le monde d'aujourd'hui ?

Un pouvoir, c'est peut-être un peu fort, mais une influence relative, à même d'ouvrir des horizons nouveaux  à des  masses populaires,  je pense que oui. Dans ce cas, je pense à des pays à forte tradition de lecture, et où l'expression littéraire jouit de toute sa liberté. Sartre  disait que  " Tout ouvrage  littéraire est  un appel".  L'appel étant un message, un livre  ne trouve son aboutissement que dans sa lecture  par le  public. Cela reste au stade d'idées personnelles tant qu'un mouvement ne se dessine pas. C'est quand un mouvement littéraire prend forme par la multiplication d’œuvres qui exaltent le même idéal de vie, en remettent en cause des mécanismes sociaux archaïques; ou bien en dénonçant des situations à bannir de la condition humaine; ou proposant une nouvelle vision des choses à même d'améliorer les rapports humains, et l'épanouissement des populations dans leur société... Bref,  seul donc, à mon sens,  un mouvement littéraire, comme c'est prouvé par le passé,  pourrait être  capable  d'influer sur le cours des choses, en imprégnant les esprits.
          
Youcef Zirem, source: kabyle.com

Tag(s) : #Littérature

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