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Camus1.jpgLa lecture de La Chute est souvent déconcertante, et le trouble produit par le texte est pour une large part lié à l’incertitude générique qu’il produit : l’on pourrait, en effet, dire de La Chute, qu’il s’agit de théâtre, de roman, ou de récit ; mais on pourrait ajouter à ces genres ceux de l’essai, voire de la Confession.

Camus lui-même, dans ses Carnets s’est référé au genre théâtral à propos de La Chute, et il est vrai que ce texte adopte d’emblée une forme dialoguée. Ou plutôt, il nous fait croire qu’il prend la forme d’un dialogue, et c’est accorder trop de crédit à Jean-Baptiste Clamence – " orfèvre en la matière "… de mensonge et de faux semblants – de l’accepter sans un examen approfondi. Si l’on veut rester dans le strict registre théâtral, on pourra parler de monologue : le texte, de la première à la dernière page, est typographiquement "massif", peu d’alinéa, pas de tirets qui signalent le relais des paroles, mais un découpage en chapitres qui cadrent le discours solitaire de Clamence. Certains critiques se sont plu à voir dans les indications spatiales et temporelles qui émaillent le texte des didascalies, tant leur présence paraît artificielle et décalée par rapport au fil du monologue. L’intrigue est bien mince dans La Chute, et les paroles de Clamence, si elles visent bien à toucher son interlocuteur, ou le lecteur, n’ont d’autre effet immédiat sur lui que le sourire ou le froncement de sourcil. Il n’y a pas à proprement parler d’échange entre les deux personnages. Bref, on a bien affaire à un discours, cela paraît indiscutable, mais qui serait plus proche de la confession orale (à un destinataire muet) que du jeu théâtral.

Pour les raisons que l’on vient d’exposer, il peut sembler tout aussi difficile de parler de roman à propos de La Chute : le récit de Clamence est tout entier subordonné à un discours, alors que c’est l’inverse qui se produit habituellement dans le roman, où le récit est parfois relayé par la parole des personnages. Pas d’intrigue. Temporalité absente, ou bien "climatologique" plutôt que chronologique. Le seul argument positif que l’on pourrait mettre au compte du roman serait l’épaisseur psychologique de Clamence ; mais celle-ci pose un problème de vraisemblance : quel rapport établir entre l’épave des premières lignes, et le Dom Juan qu’il prétend avoir été autrefois ? Comment y croire ? Le volume même du livre nous rappelle à tout instant que ce n’est pas Illusions perdues, ou Crime et Châtiment que nous tenons entre les mains.

Ce n’est évidemment pas un hasard si Camus lui-même a choisi le mot récit, sur la couverture du livre, pour désigner La Chute, mais ce mot n’est pas lui-même sans poser de problèmes. Il n’appartient pas au même registre que " théâtre ", ou " roman ", qui sont des genres consacrés par l’histoire littéraire. Le mot récit ressortit plutôt à la critique littéraire, et Aristote, dans sa Poétique, oppose la diégésis (que l’on traduit par "récit") à la mimésis (imitation du réel et de la parole dans l’action théâtrale). En ce sens, le mot récit pour désigner La Chute est rigoureusement inexact, puisque nous avons affaire, de la première à la dernière ligne, à un discours. Mais le terme est sans doute suffisamment vague pour désigner une autre manière de raconter : ce qui est indiscutablement présent, dans La Chute, c’est un désir de récit, une mise en avant de la parole et du narrateur. Cette parole a un très fort effet de présence : ton du langage parlé, jeu sur les mots (l’interlocuteur de Clamence est à Amsterdam pour " affaires ", et on apprendra à la fin qu’il est lui aussi avocat), rythme vivant, refus de la discrétion du " narrateur invisible " qui est la règle dans la production romanesque traditionnelle.

Cependant, et encore une fois, parler de théâtre serait ici déplacé. Pas de roman non plus, donc, mais indiscutablement du romanesque : la rencontre de deux étrangers dans un bar à matelots, le tableau volé, la réminiscence cuisante de la chute du pont, le bourgeois converti en avocat des truands, etc… Mais ce romanesque ne s’incarne jamais véritablement dans un roman, dans une histoire quelque peu suivie, parce que ce qui intéresse Clamence – et Camus sans doute – c’est la production d’un sens : le récit est une fable, l’incarnation, la " mise en scène " moins d’une moralité que d’un sens, ou d’une réflexion. En schématisant : comment le fait de ne pas intervenir dans la chute d’un corps, produit la chute d’une âme.

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Tag(s) : #Littérature

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