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Une écriture fidèle à ses passions mais plongée ici dans l’univers de l'actualité et celui du polar.

Malika Mokeddem est la romancière algérienne la plus atypique et probablement la plus rebelle et ce, pour de multiples raisons. Elle l’est en particulier,  et à sa manière bien entendu, dans le rapport au corps qu’elle octroie à ses personnages féminins. Ses origines sahariennes, celles du désert algérien du Sud-Ouest, ont, sans aucun doute, influencé son caractère affirmé et volontaire, comme le démontrent justement ses nombreux romans, les uns après les autres. Si les nombreuses écrivaines algériennes s’inscrivent dans cette ligne de défense des droits des femmes, qui les concernent, il est vrai, en premier lieu, comme celui de penser, celui d’être et celui d’agir, Malika Mokeddem s’est affirmée, pour sa part, par la défense du corps de la femme qui lui semble prioritaire.

L’autre de ses caractéristiques est de promouvoir en quelque sorte la liberté d’aimer et d’être aimée dans une société où il est parfois difficile de s’exprimer au grand jour, surtout en dehors des grandes villes, bien que ces dernières ne soient pas des modèles en la matière. De par sa sensibilité, Malika Mokeddem met en scène des personnages féminins qui veulent être libres en matière de choix de conjoints, de concubins, d’amants, d’amis.  Et c’est ce dont il s’agit fondamentalement dans son tout dernier roman intitulé La Désirante, qui sort en librairie en France, ce mois de mars 2011*.

Ce roman confirme, si besoin était, sa démarche volontaire qui désire casser les tabous sociaux. Dans ce livre qui se lit sans discontinuer, l’héroïne se présente sans complexe par rapport à l’amour, aussi bien spirituel que physique. Sur le plan de l’écriture et du style, la romancière attibue une grande force au personnage de Shemsa qui se réfère à toutes les religions, sans aucun préjugé, se déclarant agnostique. Elle navigue au-delà des frontières nationales et des frontières psychologiques avec conviction et témérité, à la recherche de son grand amour, Léo. La Désirante est un roman qui se situe entre le récit psychologique et le récit d’aventure, voire l’intrigue policière. La romancière plante un décor surprenant, basé sur une enquête digne des meilleurs polars. La disparition de Léo, ce beau blond aux yeux bleus, attirant et séducteur, provoque un véritable séisme sur sa compagne. Shamsa est dévorée par un amour sans partage depuis le jour où elle le rencontre sur le port de Montpellier, près de son yacht.

La fulgurance de la rencontre a créé un lien très fort et Shamsa, cette fille abandonnée à sa naissance à Aïn Dakhla, du côté du Grand Erg occidental, recueillie mille kilomètres plus haut, du côté d’Oran, à Mezerghine, par des religieuses avec qui elle a appris à lire et écrire, finit par émigrer après une vie de frustrations et d’études assidues jusqu’aux années 1990 et leur lot de meurtres et d’assassinats dus à la haine des islamistes. La fuite pour une femme libre dans un Oran de plus en plus intolérant, devient vitale. C’est l’histoire d’une «zerga», comme on dit des belles brunes, qui s’imbrique avec celle du fils unique et riche, Léo.  Sans vouloir révéler la fin de l’intrigue, celle-ci vous happe et vous entraîne dans une histoire délirante sur un yacht, au nom symbolique de «Vent de sable», à travers la Grèce, l’Italie, la Corse, la Tunisie... Les îles méditerranéennes sont visitées, les criques sont fouillées, les ports sont inspectés en vain. L’histoire se complique avec les révélations sur la vie d’un ami de Léo, un certain Bertrand.

Le lecteur pénètre dans un imbroglio fantasmagorique où une mafia islamo-politico-militaire, agit en Méditerranée, entre les îles grecques, italiennes et tunisiennes. Le désert est fortement présent, celui de Libye, de Tunisie, d’Algérie ou du Mali, le Sahel aussi, présenté comme une zone entre les mains de trafiquants de drogue agissant sous couvert de religion. Dans ce no -man’s land, se concentrent toutes sortes de trafics d’armes, de kif et de drogues dures, tout cela au delà des états d’âme de la journaliste Shamsa, de ses secrets, de ses sentiments et ressentiments vis-à-vis de sa vie de femme libre sur tous les plans et qui s’était déjà libérée à Oran avant de rencontrer Léo.
Le roman de Malika Mokeddem est étonnement d’actualité. Les évènements qui se déroulent aujourd’hui en Tunisie, en Egypte et en Libye, la question des harraga en mer et sur des îles comme celle de Lampedusa où les «Nord-Africains errent en groupes dans les rues ou agglutinés sur ces rochers volcaniques» font partie du récit. Shamsa décrit avec une grande tristesse et avec rage les corps qui flottent entre deux eaux, avec un sentiment exprimant le gâchis de toute une jeunesse qui n’aspire qu’à une vie normale, semblable à celle des jeunes qu’ils voient sur les chaînes des télévisions satellitaires. Alors elle crie au monde les «illusions à jamais coulées». La mer est comme ce sable du désert qui peut être doux mais peut se montrer dur et devenir terrifiant. Ainsi, Malika Mokeddem signe une belle histoire d’amour, en montrant en filigrane la détresse des femmes subalternes et des jeunes d’Afrique du Nord qui demandent du travail, la démocratie et une vie où l’espoir ne serait pas un vain mot.         

* Malika Mokeddem, La Désirante, roman. Ed. Grasset, Paris, mars 2011.
 

Benaouda Lebdaï, source: EL Watan
Tag(s) : #Littérature

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