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Mouloud FéraounParlez-moi de votre premier roman...
J’ai écrit Le Fils du pauvre pendant les années sombres de la guerre, à la lumière d’une lampe à pétrole. J’y ai mis le meilleur de mon être.

Roman autobiographique, n’est-ce pas ?
Oui... Je suis très attaché à ce livre, d’abord parce que je ne mangeais pas tous les jours à ma faim alors qu’il sortait de ma plume, ensuite parce qu’il m’a permis de prendre conscience de mes moyens. Le succès qu’il a remporté m’a encouragé à écrire d’autres livres.

Que faisait votre père ?
A l’époque de ma naissance, il était cultivateur. Mais, dès avant 1910, il avait dû quitter le sol natal pour chercher ailleurs du travail.
En ce temps-là, les Kabyles n’allaient pas encore en France, mais dans le Constantinois. Par la suite, il se rendit dans les mines du Nord - à Lens, exactement - et de là dans la région parisienne. Il travaillait aux Fonderies d’Aubervilliers lorsqu’il fut accidenté.
On peut dire de mon père qu’il s’est donné beaucoup de mal pour élever sa nichée. 

Combien eut-il d’enfants ?
Cinq dont deux garçons. Mon frère cadet est aussi instituteur. 

Dans Le Fils du pauvre, vous avez raconté - bien sûr en les transposant sur le plan romanesque - votre enfance et vos études. Vous êtes arrivé à votre but à la force des poignets. J’ai beaucoup admiré votre courage...
Grâce à la compréhension d’un de mes maîtres, j’obtins une bourse, commençais mes études à Tizi Ouzou et les achevais à l’Ecole normale d’Alger. 

Quand avez-vous été nommé instituteur ?
En 1935. Depuis cette date, j’ai enseigné dans différents postes et principalement à Taourirt Moussa, à deux kilomètres de mon village natal, de 1946 à 1952. 

Vous êtes actuellement directeur de l’école de garçons de Fort-National
Oui, depuis octobre dernier. Ecole de 300 élèves avec cours complémentaires. 

Satisfait ?
Ça va. Nous avons l’eau courante et l’électricité. Le médecin et le pharmacien sont à proximité. Les enfants travaillent ; ils sont assidus, sans doute parce qu’ils sont dévorés du besoin de connaître. 

Vous êtes marié, n’est-ce pas ?
Et j’ai six enfants ; mon aîné a 13 ans.

(Nous en venons à La Terre et le Sang. Mouloud Feraoun parle, parle... On sent que ce livre a requis toute sa sollicitude pendant de longs mois. L’oeuvre vit encore en lui, bien que le manuscrit soit déjà à Paris.) 

Comment vous est venue l’idée de ce nouveau roman ?
Je vous disais à l’instant que le succès de mon premier ouvrage m’avait encouragé à écrire d’autres livres. Il faut ajouter ceci : l’idée m’est venue que je pourrais essayer de traduire l’âme kabyle. D’être un témoin. Je suis de souche authentiquement kabyle. J’ai toujours habité la Kabylie. Il est bon que l’on sache que les Kabyles sont des hommes comme les autres. Et je crois, voyez-vous, que je suis bien placé pour le dire. Vous noterez que ma décision prise, quelqu’un m’a constamment tarabusté, mis la plume entre les pattes. C’est mon ami Roblès que je connais depuis 20 ans. Chaque fois : "Où en es-tu ?", "Travaille sec", "J’attends ton roman". Il est venu à plusieurs reprises me relancer à Taourirt et, pour sa voiture, ce fut chaque fois une expédition. Dites bien que, pour lui, l’amitié n’est pas un vain mot. 

Quel est le sujet de La Terre et le Sang ?
J’ai pensé que l’émigration des Kabyles pouvait donner matière à un ou plusieurs ouvrages dignes d’intérêt. J’ai distingué deux périodes : de 1910 à 1930 et de 1930 aux années que nous vivons. La Terre et le Sang est consacré à la première période. J’écrirai un autre roman sur la seconde période. 

Pourquoi deux périodes ?
A mon avis, il y a une grande différence entre ces deux périodes. La psychologie des Kabyles d’aujourd’hui se rendant en France n’est plus du tout celle des Kabyles qui leur ont ouvert la route. Les Kabyles de 1953 sont mieux armés que leurs devanciers, parce qu’ils s’adaptent plus facilement aux faons de vivre de la métropole. Par contre, il me semble que les anciens étaient davantage attachés à leur village, à leur terre, aux murs kabyles ; ils se hâtaient de retourner chez eux avec leurs économies pour améliorer leur situation au village, ce qui n’est pas automatique aujourd’hui. 

Le sujet ?
La Terre et le Sang relate l’histoire d’Amer, un garçon de 14 ans, envoyé à Paris avec des voisins. Cela se passe avant la Première Guerre mondiale. D’abord cuisinier de la petite colonie de son village, le jeune Kabyle ne tardera pas à travailler dans la mine, comme ses compagnons. Un soir, il tuera accidentellement un de ses compatriotes. N’osant plus rentrer en Kabylie (où il risque d’être exécuté par la famille du défunt), il décide de vivre désormais en France. Quinze années passent. L’appel du sol natal et le désir d’une existence plus simple l’emportent sur la prudence. Accompagné de sa femme Marie, une Parisienne que la vie a meurtrie, il rentre dans son village. Deux ans après son installation, la tragédie éclatera... 

Avez-vous d’autres projets ?
Oui, car le domaine qui touche à l’âme kabyle est très vaste. La difficulté est de l’exprimer le plus fidèlement possible. 

Y aura t -il une suite au Fils du pauvre ?
Ce n’est pas impossible... Mais avant, je publierai très certainement un ouvrage illustré par Brouty, gerbe de scènes de la vie kabyle : une réunion publique, la fontaine du village, le marché, le retour des voyageurs de France, etc. Ce livre s’achèvera sur des contes kabyles. 

Quand écrivez-vous ?
Je consacre ma journée à ma tache professionnelle. J’écris mes livres la nuit et les jours de congé. Je noircis presque tous les jours de trois à quatre pages, sauf quand l’inspiration me fuit. Dans ce cas, je n’insiste pas. 

Travaillez-vous d’après un plan ?
Je commence par établir une grossière ébauche du livre, et c’est en écrivant que j’ordonne mon récit. En gros, je sais où je vais. Mais au fur et à mesure qu’avance le travail, surviennent des scènes et des situations que je n’avais pas prévues. 

Quelle attitude prenez-vous à l’égard de vos personnages ?
Je me mets honnêtement à leur place. Je les sollicite. Et, finalement, ce sont les personnages qui me disent ce que je dois écrire.

Quels livres aimez-vous ?
J’ai beaucoup lu, et de tout. Je suis aujourd’hui plus exigent que je ne l’étais hier. Je goûte les livres vraiment humains, ceux où l’écrivain a essayé d’interpréter l’homme dans toute sa plénitude. Car l’homme n’est ni franchement bon, ni franchement mauvais. L’écrivain, voyez-vous, n’a pas le droit de parler des hommes à la légère. N’êtes-vous pas de mon avis ?

Extraits d’un entretien paru en 1953. Propos recueillis par Maurice Monnoyer et publiés dans "L’Effort algérien" du 27 février 1953.

 

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