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Ma chère Sabrina (*),

mouloud-feraoun-le-fils-du-pauvre.jpgMouloud était un enfant du peuple, à l’instar de tous les garçons de son village. Les colons les appellaient les petits indigènes. Mais parmi ces petits indigènes, il y en avait qui ont eu la chance d’entendre cette voix de Pygmalion leur chuchoter à l’oreille : « Vas-y, fiston, bien que tu sois fils de la misère, tu peux bien t’illustrer dans tes études et peut-être même mieux qu’un nanti; fonce, mon petit, je sais que t’en es capable, j’attends de toi d’être le meilleur ! ». Et parmi ces colons, il y en avait bien des humaines qui éprouvaient de la compassion envers ces enfants de la misère. La compassion, le maître-mot de cet art, cette vocation qu’est l’enseignement.

Parmi ces heureux enfants du peuple et qui l’ont resté toute leur vie durant, il y avait Mouloud. Fouroulou, pour les intimes et pour ceux qui ont lu Le Fils du Pauvre[1]de Feraoun. Si je parle de lui aujourd’hui, c’est parce que c’est le 08 mars et c’est le jour de son 99ème anniversaire, lui qui nous a quittés, un 15 mars 1962, fauché par les balles assassines de la redoutable O.A.S. (Organisation armée secrète) alors qu’il participait, en sa qualité d’Inspecteur des Centres sociaux, à une séance de travail, à Alger, avec d’autres collègues éducateurs. 

Revenons-en à notre belle histoire. Au départ, le rêve de Mouloud était de fuir sa condition de fils de pauvre en obtenant un diplôme et un emploi pour aider sa famille. Pendant ce temps-là, à la faveur de la généralisation des Lois scolaires Jules Ferry aux colonies françaises, outre les écoles primaires implantées dans les villages de Kabylie, il y avait une EPS (l’Ecole préparatoire Supérieur) à Tizi Ouzou. Le petit Fouroulou avait la chance d’y aller après avoir passé avec succès le Certificat d’études. Son père a emprunté de l’argent pour l’y inscrire. Mais la chance, l’effort et même l’argent de l’usure n’ont pas suffi. L’enfant passe quelques jours à l’EPS et on l’informe qu’il n’a plus droit à la bourse. Il enlève alors son costume de collégien, enfile sa gandoura et sa chéchia et retourne bredouille et désespéré dans son village, ne croyant plus pouvoir se soustraire à son implacable condition de fils de paysan et de berger. « Le fils du paysan reste paysan ! », sermonnait un ex-Président algérien dont je préfère taire le nom pour épargner le lecteur des nausées comportant un risque de chronicité avéré !

Parfois, dans la vie, la chance nous sourit au moment où l’on croit que tout est fini. En effet, un beau jour, un cavalier s’arrêta devant l’enfant et lui tendit une missive qui lui fut adressée par un haut responsable de l’éducation. Le chérubin lit la lettre d’une traite et un sourire se dessina sur son visage. Mouloud aura enfin le droit de retrouver son école de Tizi Ouzou et ouvre à nouveau droit à une bourse d’études. Ce fut pour lui un déclic : l’administration reconnait en lui un élève brillant et prometteur et réalise que ce serait un sacrilège de le priver du droit de s’instruire. Encore une fois, Pygmalion frappe à sa porte pour lui susurrer à l’oreille : « Vas, mon fils, cette fois-ci, ce n’est pas seulement moi qui croit en tes capacités intellectuelles mais les colons eux-mêmes ! ».

Plus tard, le fils de Tizi Hibel sera alors parmi les rares autochtones à fréquenter l’Ecole des instituteurs de Bouzaréah, à Alger. Mieux, il nous lègue des chefs-d’œuvre intemporels qui font la fierté de la littérature kabyle d’expression française.

Après de brillantes études, Mouloud préfère revenir dans l’école de son petit village pour instruire les enfants montagnards. Il n’a certes pas écrit d’œuvre pédagogique mais la pédagogie est la toile de fond de toute son œuvre littéraire. Moi, je vois en lui un instituteur, un vrai, et non un donneur de leçons, c’est du moins ce qui se dégage de ses romans !

Feraoun nous donne un aperçu sur sa relation avec ses élèves et leurs parents dans L’instituteur du bled que  j’ai lu et relu sans me lasser tant je me retrouve dans le personnage dans la mesure où je suis moi-même un instituteur du bled. Feraoun est pour moi, un repère et une référence.  


(*) Extrait de mon journal de lecture rédigé sous forme de lettres pédagogiques à une amie institutrice de Tizi Hibel

    Karim Kherbouche          

Mots outils :

Compassion, attentes positives, empathie. 



[1] Fouroulou est le surnom de Mouloud Feraoun (il lui a été attribué par ses cousines) et c’est le personnage principal de son roman autobiographique Le Fils du pauvre (Ed. Seuil « Méditerranée », 1954).

Tag(s) : #Pédagogie

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