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Cours : Discours et construction de sens

Ce travail m’a été demandé dans le cadre de l’évaluation de fin de semestre du cours portant sur le discours et la construction du sens, au sein de l’Université de Paris 8. Il consiste à rédiger une analyse explicative du mode de fonctionnement d’un fragment discursif par rapport à la construction du sens.    

Je débuterai par décrypter le fragment discursif en question et son environnement textuel qui permet de préciser son sens. Le texte à étudier est un extrait de la lettre du marchand allemand Hans Staden, qui constitue la partie finale de son ouvrage, Nus, féroces et anthropophages, où il raconte ses moments de captivité chez les Indiens, au Brésil. Cette lettre est écrite à Marbourg (Allemagne), en 1557. Elle est supposée être destinée, à tout « lecteur bénévole ». Le registre de langue employé est courant et cela se justifie, entre autres, par l’emploi d’un vocabulaire relativement précis et des phrases utilisant des subordinations simples.

Le locuteur s’implique totalement dans sa lettre par l’emploi du Je d’énonciateur et ses correspondants possessifs (ma navigation, ma parole, mes témoins, mes traces) et pronoms compléments (« il m’est arrivé », « m’a tiré »). Ces référents déictiques exigent du lecteur la connaissance du contexte extradiscursif. L’interlocuteur est désigné par Tu. Le tutoiement permet à l’auteur de mettre en place un rapport d’intimité et de proximité avec le lecteur. L’enjeu de l’objet du discours, c’est de convaincre le lecteur que Dieu protège celles et ceux qui croient en Lui contre les « barbares », en illustrant ce « postulat », à la 2e ligne, par son expérience personnelle lors de sa captivité.

Par ailleurs, j’estime que pour élaborer une analyse plus objective de ce précieux document ethnographique et afin d’éviter de faux sous-entendus, il faudrait avoir à sa disposition l’ensemble des éléments formant le contexte d’énonciation, à savoir l’intégralité de l’ouvrage où est publiée la lettre et la partie supprimée de la missive.  

Soulignons que la forme épistolaire traditionnelle n’est pas respectée à la lettre. La formule d’appel (lecteur bénévole) n’est pas précise, l’absence de signature et la conclusion « Louanges à Dieu dans l'éternité. Amen » qui s’apparente à une profession de foi faite par l’auteur en faveur de la religion chrétienne. 

Examinons maintenant les trois places d’énonciation qui construisent l’appareil formel d’énonciation. Nous avons d’une part, l’énonciateur, Hans Staden, de l’autre, le destinataire supposé désigné par « lecteur bénévole ».

Si l’énonciateur considère le « lecteur bénévole » comme destinataire supposé, toute personne qui lirait cette missive en est le destinataire réel. Mais ses lecteurs d’aujourd’hui, à l’image de Mme Marilia Amorim et ses étudiants à qui elle a proposé ce sujet, sont des surdestinataires ; ils libèrent le texte des contraintes du contexte dans lequel est écrite, ils lui attribueront un sens en fonction du contexte actuel. Comme dit Bakhtine, la vie d’une œuvre est dans sa circulation.

Si l’identité de l’émetteur est révélée, il va falloir définir le destinataire réel pour pouvoir mettre en lumière le rapport d’altérité dans lequel l’énonciateur s’est installé. En effet, c’est toujours par rapport à un autre que l’on s’exprime. Et c’est cet Autre qu’il va falloir identifier :

Qui est-il ?

Quelle réaction cette lettre susciterait-elle en lui ?

Quel rapport a-t-il avec l’émetteur ?

Le Tu peut-être croyant ou non croyant ; chaque co-locuteur donnerait à la lettre un sens qu’il construirait en fonction de son degré de croyance ou de non croyance et de sa mémoire discursive. Sa réaction en dépend également. Dans cette lettre, le co-locuteur se sent comme s’il était devant le fait accompli ; qu’il accepte ou qu’il rejette le contenu, l’énonciateur ne l’invite pas à répondre, il ne lui attribue donc pas une condition de parlant.  Un co-locuteur avisé ferait appel à son savoir épidiscursif et voudrait dire à l’auteur de la lettre : « c’est toi qui le dis, mais ce n’est pas ce que je pense » mais toutes les portes du dialogue sont pratiquement fermées. Mieux ou bien pis, l’énonciateur crée une pseudo-polyphonie, à la ligne 8, dans le seul but de tuer dans l’œuf  d’éventuels avis discordants.

Le choix de l’émetteur de s’adresser au « lecteur bénévole » n’est certainement pas fortuit. Il s’agit là d’un lecteur qui donne sa voix pour que ceux et celles qui ne peuvent pas voir aient la possibilité de lire, ce qui est en soi, d’un point de vue chrétien et humain, une œuvre de bienfaisance. Cela peut être aussi une stratégie discursive de l’auteur pour exhorter, entre autres, les lecteurs réels à devenir à leur tour des lecteurs bénévoles.

Ce texte mélange les deux genres discursifs, c’est à la fois un discours et un récit. Benveniste affirme que l’enjeu dans le discours est l’expressivité, « le locuteur s’exprime, se montre et s’affirme dans sa singularité ». Dans un récit, notamment le récit historique, l’auteur s’efface, l’enjeu n’est pas l’expressivité mais l’objectivité. C’est ce sur lequel l’auteur tente de jouer pour se donner une objectivité à ses propos. En effet, le fait que le sujet de l’énonciation et le sujet de l’énoncé soient les mêmes (l’auteur raconte sa propre expérience) donne plus de crédit à ses propos. Ensuite, l’auteur emploie le présent de la vérité générale pour donner un caractère universel et atemporel de ce qu’il a déduit de son expérience.    

L’auteur n’en reste pas là, il construit dans son discours un éthos valorisant pour lui et tous les croyants (Dieu protège les chrétiens) et un éthos dévalorisant aux autres (jeune étourdi qui ne veut croire, sauvages, féroces, anthropophages, barbares et païens). En plus des faits racontés dans son ouvrage et n’apparaissant pas dans l’extrait de cette lettre mais qu’on peut sous-entendre, l’auteur fait appel à l’argument d’autorité en s’appuyant sur des paroles attribuées à Dieu à la ligne 6 et 7. Une manière de dire que si Dieu le dit, c’est que c’est vrai. Par conséquent, soit vous croyez en Dieu et vous êtes de mon côté, soit vous êtes impie et vous avez implicitement tort. C’est là un des traits caractéristiques des discours dogmatiques.  

Karim Kherbouche

Benveniste E. (1966), Les relations de temps dans le verbe français, inProblèmes de linguistique générale, Paris : Edition Gallimard

Discours et construction de sens, cours de M. Amorim, séquence 4, p.34

 

Tag(s) : #Philosophie

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